Qui vit encore - Neuf voix contre l’effacement

Une carte de Gaza dessinée en blanc sur un sol noir. Neuf femmes et hommes s’y tiennent comme sur les vestiges géométriques de leurs vies. Avec Qui vit encore, Nicolas Wadimoff retire presque tout au cinéma - décors, archives, spectaculaire - pour rendre aux témoins ce qu’une guerre et ses images risquent toujours de leur confisquer : une voix, un visage, une biographie.

Neuf réfugiés palestiniens se tiennent sur une carte de Gaza dessinée en blanc sur un sol noir dans Qui vit encore de Nicolas Wadimoff.
© Akka Films / Easy Riders Films / Philistine Films / Una Mattina Films · Source: www.unamattinafilms.com · Licence: CC BY-ND

Une carte dessinée sur le noir

Au début de Qui vit encore, il n’y a presque rien.

Un sol noir.
De la peinture blanche.
Une carte de Gaza.

Des villes, des camps, des quartiers réduits à quelques contours, comme si quelqu’un avait entrepris de reconstruire un pays avec les moyens d’une salle de classe après la disparition de l’école.

On pense à Dogville, bien sûr. Chez Lars von Trier, les murs avaient été remplacés par des lignes tracées au sol et il fallait accepter que l’imagination fasse le reste.
Nicolas Wadimoff accomplit ici un geste voisin, mais infiniment moins ludique.
Il ne retire pas le décor pour attirer notre attention sur le dispositif.
Il le retire pour que plus rien ne nous protège de la parole.

Neuf Palestiniens ayant pu quitter Gaza occupent cette géographie sommaire. Cinq femmes, quatre hommes. Chacun vient d’un endroit différent, chacun apporte avec lui une ville personnelle à l’intérieur de la ville collective : Gaza-Ville, Rafah, Khan Younès, Nuseirat, Deir al-Balah, Tel al-Hawa et d’autres lieux dont certains ont depuis été profondément détruits ou transformés.

La carte ressemble presque à une marelle.
Personne n’a très envie d’y jouer.

Ce que l’image ne sait plus montrer

Wadimoff aurait pu remplir son film d’archives.
Nous les connaissons.
Ou plutôt, nous croyons les connaître.
Des immeubles qui s’effondrent. Des corps portés à bout de bras. Des cris. De la poussière. Puis une nouvelle image vient remplacer la précédente sur le téléphone avant même que notre système nerveux ait terminé de comprendre la première.

Nous éprouvons désormais quotidiennement cette saturation.

Qui vit encore accomplit le mouvement inverse : l’image cesse d’être une information et redevient un être humain.
De là vient la radicalité du film.
Pas d’illustration obligatoire.
Pas de bombardement déposé sur une phrase pour nous indiquer que celle-ci est importante.
La parole produit ses propres images.

Et parfois, l’absence d’image devient plus difficile à supporter que l’image elle-même.

Wadimoff explique lui-même avoir voulu revenir à une « mesure humaine » de la catastrophe et faire de la parole, plutôt que de l’accumulation d'images insoutenables, le matériau du film.

C’est une confiance devenue assez rare au cinéma : considérer qu’un visage qui se souvient peut suffire.

Les témoins
Les témoins

Neuf personnes, pas neuf symboles

Le film devient alors politique d’une manière assez singulière : en refusant de réduire ses protagonistes à leur fonction politique.

Eman est médecin et a consacré une partie de sa vie aux femmes atteintes de cancer.

Mahmoud écrit des poèmes.

Ghada a quatorze ans et rêve de recherche médicale.

Adel dessine.

Haneen est journaliste.

Jawdat collectionnait les antiquités et avait créé avec sa femme une palmeraie et un jardin de cactus.

Hana dirige une agence de communication.

Feras joue du qanun.

Malak a vingt et un ans et des dizaines de milliers d’abonnés sur Instagram.

Cela paraît presque dérisoire d’avoir à le préciser.
Et pourtant, c’est précisément le problème.
Une guerre finit toujours par fabriquer des catégories : victimes, combattants, déplacés, réfugiés, morts.

Le cinéma de Wadimoff fait le trajet inverse.
Il restitue les prénoms.
Il rappelle que juste avant de devenir un chiffre, quelqu’un s’inquiétait d’un rendez-vous, d’un instrument de musique, d’un enfant, d’un travail, d’une plante à arroser.
Ce sont des gens « comme nous ».
Formule d’une banalité presque embarrassante jusqu’au moment où l’on comprend combien la guerre consiste aussi à rendre cette banalité difficile à voir.

Le 7 octobre n’est pas le commencement de l’Histoire

Le film vient après le 7 octobre 2023 mais refuse implicitement l’idée que l’Histoire aurait commencé ce matin-là.

Les attaques menées par le Hamas et d’autres groupes armés ont tué des civils, fait des blessés et conduit à des prises d’otages; les enquêtes internationales ont documenté des crimes de guerre commis ce jour-là et dans son prolongement.

Rien dans Qui vit encore ne demande d’oublier ces victimes.
Mais Gaza possédait évidemment une histoire avant le 7 octobre: blocus, restrictions, conflits récurrents, déplacements et destructions avaient façonné la vie de sa population bien avant 2023.

C’est important, parce que l’une des forces du film consiste précisément à rendre au temps sa profondeur.

Une catastrophe ne naît pas toujours le jour où les caméras commencent à la regarder.

Le mot que l’on ne peut plus contourner

À l’écoute de ces récits, d’autres mémoires de catastrophe peuvent surgir.

Il faut immédiatement préciser ce que cela signifie et ce que cela ne signifie pas.
Gaza et la Shoah ne sont pas des événements historiques interchangeables.
Ils ne le sont pas.
Mais l’histoire du XXe siècle nous a légué une exigence qui devrait précisément résister aux frontières, aux religions et aux appartenances: la vie d’un civil ne devient pas négligeable parce qu’il est né du mauvais côté d’un conflit.

Le mot génocide, quant à lui, réclame davantage de précision qu’une comparaison ou une émotion.

En septembre 2025, la Commission d’enquête internationale indépendante créée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a conclu que les autorités israéliennes et les forces de sécurité israéliennes avaient commis quatre des cinq actes énumérés par la Convention sur le génocide et a estimé établie l’intention spécifique requise par cette Convention. La Commission a réaffirmé en juin 2026 sa conclusion selon laquelle un génocide était en cours. Israël rejette catégoriquement cette analyse, conteste la méthode et l’impartialité de la Commission et affirme que ses opérations visent le Hamas, non le peuple palestinien. De son côté, la Cour internationale de Justice poursuit l'examen de l'affaire Afrique du Sud c. Israël et n’a pas encore rendu de décision définitive sur le fond.

Le film n’a pourtant pas besoin que le spectateur transforme la salle en tribunal.

Il demande quelque chose de plus élémentaire.

Écouter.

Écouter fatigue

Et écouter ces neuf personnes fatigue.
Il faut pouvoir l’écrire sans indécence.
Car ce n’est pas leur parole qui serait fatigante.
C’est ce qu’elle exige de nous.
Nous supportons mieux les tragédies une fois qu’elles ont été montées à notre intention : trois minutes, une musique, un chiffre, une phrase de conclusion.

Ensuite vient la météo.

Ici, il faut rester.
Une personne raconte.
Puis une autre.
La douleur n’a aucun sens du rythme.
Elle se répète.
Elle hésite.
Elle revient sur un nom.
Elle reprend son souffle.
Elle s’interrompt.

Et l’on comprend quelque chose de profondément dérangeant: les victimes ne risquent pas seulement de mourir.
Elles risquent aussi de rencontrer, chez ceux qui restent, l’épuisement d’avoir à les entendre.
C’est ici que Boris Cyrulnik semble important.
Son travail sur la résilience a souvent insisté sur une chose apparemment simple: le traumatisme ne devient pas récit par la seule volonté de celui qui le porte. Il lui faut aussi un interlocuteur. Dans Autobiographie d’un épouvantail, Cyrulnik décrit précisément combien la reconstruction passe par la possibilité de mettre le fracas en mots et de trouver quelqu’un capable de les recevoir. Dans Je me souviens…, il revient lui-même, des décennies plus tard, sur l’arrestation dont il fut victime enfant pendant la Shoah.

Après la Libération, de nombreux rescapés avaient pourtant parlé. Ce qui manquait souvent n’était pas la parole mais une société disposée à l’entendre. Les témoignages existaient, l’écoute, elle, pouvait faire défaut. 

À quoi sert de pouvoir témoigner si personne ne supporte d’écouter jusqu’au bout ?

Qui vit encore crée précisément cet espace.

Le tournage devait initialement avoir lieu à Lausanne. Après le refus des visas suisses aux neuf protagonistes, l’équipe déplaça en quelques jours tout le dispositif à Johannesburg.

L’ironie est amère.

Il fallut traverser un continent pour fabriquer quelques mètres carrés où des réfugiés puissent simplement raconter leur maison.

Ceux qui vivent encore

Le titre est admirable parce qu’il ne demande pas : qui a survécu ?

Il demande : qui vit encore ?

Ce n’est pas tout à fait la même chose.
Survivre peut n’être qu’un état biologique.
Vivre suppose de retrouver une place dans son propre récit.

Le film laisse ainsi à ses protagonistes la liberté de choisir leurs vêtements, leur apparence, leur manière de se présenter à la caméra. Wadimoff insiste sur ce point : leur image leur appartient. Il refuse de les assigner à l’esthétique attendue de la victime, à cette obligation presque obscène d’avoir l’air suffisamment détruit pour mériter la compassion.

C’est peut-être l’un des gestes politiques les plus forts du film.

Respecter leur intégrité.
Leur singularité.
Leur droit à ne pas jouer leur propre malheur.

Reconnaître les victimes israéliennes du 7 octobre ne nécessite pas d’effacer les victimes palestiniennes.
Reconnaître la souffrance palestinienne ne nécessite pas de nier celle des Israéliens.

Une vie n’acquiert ni ne perd sa valeur selon le drapeau sous lequel elle a eu le hasard, ou le malheur, de naître.

Qui vit encore ne demande finalement rien de très extravagant au spectateur.

Seulement d’écouter.

Et de laisser neuf personnes finir leurs phrases.
Dans notre époque, c’est peut-être déjà beaucoup.

La carte
La carte
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