Les premières minutes sont celles d’un auto-stoppeur qui n’aurait pas demandé la destination. On roule. On regarde. Un vieil homme au volant, des lunettes qui accrochent le soleil couchant, une route qui ne dit pas où elle va. Qui est-il ? Que va-t-il nous révéler ? Et surtout, pourquoi a-t-on l’étrange impression que c’est lui qui nous observe ? Les Recommencements commence comme une énigme et a la bonne idée de le rester un moment.
Une rencontre à la laverie
Il faut savoir que ce film doit son existence à une lessive. Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter, qui signent ici leur sixième film à quatre mains, voyageaient en Californie du Nord avec plus de matériel de tournage que de vêtements propres. Fatalement, elles ont fini dans une laverie automatique. Un homme est venu leur parler. Il avait repéré les chaussures bicolores de l’une d’elles et en avait déduit, avec un flair de détective, qu’elles venaient d’Europe. Cet homme, c’est Al Moon. Yurok par sa mère, Redwood Creek par son père, volontaire pour le Vietnam en 1969, revenu changé, comme on dit pudiquement de ceux qui ne sont pas vraiment revenus.
On a vu des scénaristes travailler des mois pour obtenir une scène d’ouverture moins romanesque.
Un homme qui ne se laisse pas raconter
Al ne se contente pas d’être le sujet du film. Il en est le co-auteur. Sa voix off, travaillée avec les réalisatrices à partir de ses lettres et de ses mails, a été épurée de tout ce qui ressemblait à une justification. Il en reste une parole sèche, précise, parfois drôle, souvent coupante.
C’est ce qui sauve le film d’un écueil bien connu : celui du documentaire gentillet qui installe son personnage dans la case convenue et nous tend le mouchoir. Al refuse les rôles qu’on lui colle à la peau, à commencer par celui de victime de l’Histoire. Il se met à nu, oui, mais petit à petit, à son rythme, et c’est lui qui décide de ce qu’il garde pour lui.
Il y a une phrase qu’il a confiée aux réalisatrices et qui résume à elle seule la singularité de sa trajectoire : là-bas, au Vietnam, il avait « le visage de l’ennemi ».
Un Amérindien enrôlé dans l’armée qui avait jadis combattu les siens, envoyé occuper un autre pays, face à des hommes qui lui ressemblaient. On a lu des thèses entières qui en disaient bien moins.
En partageant sa part d’ombre et ses blessures, il finit par nous mettre face aux nôtres, nos maux cachés.
Sans sermon.
C’est plus efficace.
Le saumon, ce héros discret
Et puis il y a les saumons, annoncés dès les premières secondes mais qui disparaissent de la narration. Ils reviennent dans le film sans prévenir comme des invités qu’on n’attendait pas et qui finissent par voler la vedette. On les suit sous l’eau, filmés au plus près par les réalisatrices qui ont appris à nager avec eux.
On les regarde remonter la rivière coûte que coûte, vers le lieu de leur naissance, programmés pour cela et pourtant d’une détermination presque têtue.
Qui n’a jamais été saisi en découvrant l’état de ces poissons qui remontent le courant ? Ils reviennent, quitte à y laisser la vie. Leurs corps nourriront leur descendance. Il y a là une leçon karmique à digérer mentalement, le sens de la vie y est résumé subtilement. La naissance et la mort sont un passage et non le début et la fin.
Leur raréfaction dans les rivières Yurok dit beaucoup de l’état de la planète mais le film ne s’arrête pas au constat.
Le parallèle avec Al n’est jamais souligné au feutre.
On le sent, on le devine et on reste libre d’en faire ce qu’on veut. Un homme et un poisson qui remontent chacun leur courant : il fallait oser et il fallait surtout ne pas l’expliquer.
Une expérience plutôt qu’une démonstration
Ce n’est pas un documentaire qui explique. C’est une expérience sensorielle, un road trip parfois halluciné, où la lumière est rare, souvent nocturne, et où le visage d’Al n’apparaît que par fragments.
Les réalisatrices filment en plan fixe, légèrement de biais, sans jamais lui boucher l’horizon. Il peut sortir du cadre, revenir, se tourner vers elles pour les interpeller. La caméra tangue avec la barque de pêche quand la rivière s’agite.
Tout tangue et on tangue avec.
Une grande part de cette immersion passe par l’oreille. Le travail sonore est remarquable : le ventre du lit de la rivière qui gronde, le vent qui cogne contre la tente, le moteur du pick-up, le crépitement du feu, tout est capté au plus près par les réalisatrices, qui tiennent elles-mêmes le son, puis sculpté au montage par David Vranken et Nathalie Vidal. La musique originale de Liesa Van der Aa s’y glisse sans jamais forcer l’émotion, comme une nappe qui monte du paysage plutôt qu’un commentaire posé dessus.
On ne regarde pas seulement ce voyage, on l’entend respirer.
Ce qu’il faut voir en salle, il faut surtout l’écouter.
Les deux cinéastes ont fait le choix de vivre avec lui, de camper avec lui, de partager le froid, la fatigue et la météo. Ça se voit. Les paysages de l’Ouest ne sont jamais une carte postale. Ce sont des lieux habités, travaillés par les volcans, la ruée vers l’or et les guerres.
Au bord de la route, une caravane abandonnée porte une inscription à la bombe : home is a place some of us never find. On ne saurait mieux dire.
Le film fait vibrer en nous des questions politiques mais il les tient loin des slogans et de tout discours partisan.
L’Amérique qu’il traverse est fracturée, épuisée par endroits, et pourtant parcourue de lignes de vitalité.
Peu à peu, sans qu’on l’ait vue venir, une question plus vaste s’installe :
quelle est notre place sur cette planète ?
Recommencer, encore
Le titre dit tout, et rien à la fois. Combien de fois faut-il se tromper pour prendre un meilleur chemin ?
Le film n’apporte pas de réponse toute faite.
Il observe un homme qui refuse d’être prisonnier de son passé, qui avait fait siens ces mots de Frantz Fanon :
« Dans le monde où je m’achemine, je me crée interminablement. »
Ces retrouvailles avec son ancien bataillon comptent, on le comprend très vite. Ces hommes n’étaient pas forcément ses amis. Ce qu’il y cherche, ce qu’il y trouve, nous nous garderons bien de le dire.
Vivre, ici, c’est survivre. C’est maintenir un équilibre dans un chaos ambiant, comme on garde le cap sur une barque qui tangue.
Ce que laissera ce vieil homme à l’humanité ?
Peut-être simplement ce moment qu’il offre, avec une générosité désarmante, à deux documentaristes à l’approche organique et, à travers elles, à nous.
Certaines images restent en mémoire. On se doute qu’elles comptent davantage qu’on ne le croit.
Les saumons reviennent toujours.
Al Moon, lui, recommence.