Il y a des films qui nous ramènent en 1994 et d'autres qui nous obligent à rester au présent. Kwibuka, se souvenir appartient à la seconde famille. Hotel Rwanda de Terry George ou Sometimes in April de Raoul Peck nous plongeaient au cœur des cent jours. Jonas d'Adesky choisit un autre chemin, peut-être plus inconfortable : partir d'une histoire personnelle d'aujourd'hui pour remonter, lentement, jusqu'à l'Histoire.
Un panier à trois points de la mémoire
Lia, basketteuse franco-rwandaise, est invitée à rejoindre l'équipe nationale du Rwanda pour le championnat d'Afrique. Sur le papier, c'est une proposition sportive. Un tournoi, des entraînements, un maillot. Le cinéma sportif connaît la musique : il y aura des doutes, un coach exigeant, un match décisif et probablement un ralenti au moment où le ballon quitte les mains.
Kwibuka a d'autres projets. Ce retour dans le pays qu'elle a quitté enfant ravive ce que Lia avait soigneusement rangé. Le terrain de basket devient un lieu étrange : le seul endroit où les règles sont claires, dans un pays où rien de ce qui concerne le passé ne l'est vraiment.
Commencer par la parole
Le film s'ouvre sur une forme de gacaca, ces tribunaux communautaires mis en place après le génocide, où une rescapée témoigne aux côtés du prisonnier responsable de la mort de sa famille. La scène paraît à mille lieues de la vie d'une sportive européenne. Elle en est pourtant la clé.
Car tout le film tient dans ce geste : se tenir à côté de l'impensable et parler.
Non pour excuser.
Non pour oublier.
Pour nommer.
Le Rwanda s'est reconstruit sur cette idée presque vertigineuse que le dialogue, y compris avec ceux qui ont tué, pouvait être le début d'autre chose. Kwibuka, qui signifie « se souvenir » en kinyarwanda, ne fait pas de cette idée un slogan. Il en montre le prix.
Pas une leçon, un témoin
Ce qui frappe, c'est que le film ne fait jamais la morale. Il aurait été facile, presque confortable, de distribuer les rôles. Le génocide des Tutsis a ses bourreaux et ses victimes et le film ne brouille jamais cette vérité.
Mais à hauteur d'individus, chez les descendants, dans les familles, les héritages sont moins nets.
Ce que l'on a fait pour survivre.
Ce que l'on a tu pour protéger.
Ce que l'on ne sait pas de ses propres parents.
C'est là que Kwibuka trouve sa portée universelle. Il ne dit pas que tout se vaut. Il dit que l'après d'un génocide est une zone grise morale où des hommes et des femmes ont dû faire des choix qu'aucun manuel ne prévoit. Le film n'est pas un tribunal. Il est un témoin.
Sonia Rolland, en terrain connu
Le casting n'a rien d'un hasard. Comme Lia, Sonia Rolland est née à Kigali d'une mère rwandaise et d'un père français et a grandi en France. Avant d'être Miss France puis actrice et réalisatrice, elle jouait au basket. Elle a aussi consacré deux documentaires à son pays natal, Rwanda, du chaos au miracle et Femmes du Rwanda.
On pourrait craindre que cette proximité écrase le personnage. C'est l'inverse. Son jeu est précis, retenu, sans effet. Son jeu au basket aussi, ce qui n'est pas un détail : peu de films de sport peuvent se vanter d'une actrice dont le tir ne demande pas l'aide du montage. Le réalisateur raconte qu'elle oubliait parfois qu'elle jouait un rôle. À l'écran, on l'oublie avec elle.
Les scènes avec l'équipe nationale du Rwanda apportent une complicité qui ne se fabrique pas en répétition. On y sent des corps qui se connaissent, des rires, une fatigue partagée. Une équipe, c'est aussi une petite nation : on y apprend à jouer ensemble avec des gens que l'on n'a pas choisis.
Un père, un mystère
Face à elle, Jean-Hugues Anglade incarne Christian, son père. Leur relation porte le film avec tact. Anglade joue un homme qui en sait plus qu'il ne dit et qui a, peut-être, fait de son silence une forme d'amour, ou de fuite, ou des deux. Le film ne tranche pas. Il laisse ce mystère travailler comme dans toutes les familles où l'on a décidé un jour qu'il valait mieux ne pas en parler.
Cette ligne intime fait écho à celle du cinéaste. Jonas d'Adesky, belgo-rwandais, raconte avoir retrouvé au Rwanda sa grand-mère, que l'on croyait victime du génocide. Le film n'est pas autobiographique mais il a la justesse de ceux qui savent de quoi ils parlent.
Un cousin en littérature
Difficile, en sortant de Kwibuka, de ne pas penser à Gaël Faye. Né d'un père français et d'une mère rwandaise, l'auteur de Petit Pays a fait de cette double appartenance la matière même de son œuvre.
Dans Jacaranda, prix Renaudot 2024, Milan, jeune Franco-Rwandais élevé à Versailles, découvre le pays de sa mère et ses silences, à l'heure où le Rwanda tente de se reconstruire, entre mémoire et gacaca.
Le roman et le film semblent se répondre. Même génération, même trajectoire de retour, même question posée aux parents :
qu'est-ce que vous ne nous avez pas dit ?
Chez Faye comme chez d'Adesky, on ne découvre pas le génocide dans les livres d'histoire. On le découvre dans ce qui manque à une conversation de famille.
Il y a désormais une génération qui raconte le Rwanda depuis l'après.
Et elle a beaucoup de choses à demander.
Le temps long
Kwibuka invite à découvrir la vie d'après. On parle souvent des génocides au passé, comme d'événements clos. Le film rappelle qu'ils durent bien plus longtemps que les massacres :
dans les familles, dans les procès, dans les voisins qu'il faut recroiser, dans les enfants qui posent des questions.
Il y a dans ce film une leçon pour ceux qui vivent dans des pays où la haine commence à se dire tranquillement, à la télévision ou au dîner, et une autre pour ceux qui ont déjà traversé le pire. Aux premiers, il montre ce qu'il faudrait éviter avant qu'il ne soit trop tard. Aux seconds, il rappelle que la parole, même avec les pires, peut être le début d'un renouveau.
Se souvenir n'est pas regarder en arrière.
C'est la seule façon d'avancer sans trébucher.