Disons-le d'emblée : si l'on attend un biopic sur Bill Evans, on sera forcément déçu.
Everybody Digs Bill Evans ne déroule pas une vie de l'enfance au dernier concert. Il ne coche pas les cases du genre : l'enfance prodige, l'ascension, la chute, la rédemption. Il n'explique pas, scène après scène, comment un génie devient un génie puis comment il se détruit.
Le film de Grant Gee est plus ambitieux que cela.
Il ne veut pas qu'on regarde Bill Evans.
Il veut qu'on soit dans son esprit.
Un pianiste qui ne joue plus
Le point de départ tient en une ligne. Scott LaFaro, le contrebassiste du trio, meurt dans un accident de voiture. Bill Evans cesse de jouer. Le film s'installe dans ce silence-là, celui d'un musicien privé de sa musique, qui erre à New York puis se retrouve ramené chez ses parents, en Floride, comme un adolescent qu'on ne sait plus comment aider.
Il y a quelque chose de déroutant à voir un film sur un pianiste qui commence par lui retirer son piano.
C'est pourtant un choix intéressant car ce que Grant Gee filme, ce n'est pas l'icône des pochettes de disques.
C'est l'homme quand la musique s'arrête.
Ce qu'il reste alors : un corps fatigué, un regard absent, une présence fantôme au milieu des siens.
Laurie Metcalf, en mère qui aime sans savoir comment, et Bill Pullman, en père volubile qui parle pour deux, donnent à ce huis clos familial une humanité discrète, souvent drôle, jamais appuyée. Barry Ward, en frère aîné qui vient chercher Bill au bord du gouffre, est peut-être le plus touchant de tous avec sa maladie mentale dissimulée.
Les acteurs sont justes, sans exception. Personne ne surjoue la détresse.
Tout le monde, au contraire, semble jouer à côté d'elle, comme on le fait dans les familles qui parlent de tout, sauf de l'essentiel.
Une mémoire qui improvise
Le film ne suit pas une ligne droite. Le présent, filmé en noir et blanc, est sans cesse traversé d'éclats d'avenir, en couleurs saturées, comme sortis d'une série policière des années 1970. On passe d'une époque à l'autre sans prévenir, à la manière d'une improvisation qui quitte le thème, s'en éloigne, y revient.
Ces éclats en couleurs ne sont pas de simples sauts dans le temps. Ils fonctionnent comme des pressentiments. On y devine les années qui viennent, plus sombres, des visages et des lieux qui n'existent pas encore pour le Bill Evans de 1961.
Le film ne les commente jamais. Il les laisse surgir puis disparaître, comme ces phrases musicales qu'Evans esquissait sans jamais les résoudre tout à fait. Le spectateur fait le reste. Ceux qui connaissent la suite de sa vie y liront une ombre qui s'avance. Les autres sentiront simplement qu'un danger rôde, sans pouvoir le nommer. Dans les deux cas, l'effet est le même : le présent devient fragile, chaque moment de calme semble emprunté.
Au début, on cherche des repères.
Puis on lâche prise.
Là que le film devient intrigant.
Il nous invite à explorer des pans de la vie de Bill Evans de manière aléatoire, selon le ressenti, les sensations.
Comme des notes de jazz volatiles qui brillent un instant, iridescentes, hallucinées, puis s'évanouissent.
Une scène de famille au soleil de Floride.
Une rue de New York la nuit.
Un visage aimé.
Un geste au clavier.
Rien n'est hiérarchisé, rien n'est expliqué.
Tout est vécu.
Dans le vide, sans mode d'emploi
On pourrait reprocher au film ce qu'il ne dit pas.
Pourquoi la drogue ?
Que s'est-il vraiment joué entre Bill et son frère ?
Et avec Ellaine, sa compagne ?
On aurait aimé, parfois, en découvrir davantage. Cette frustration est réelle et le film ne la comble pas.
Mais elle est aussi le prix d'un choix assumé. Les raisons qui animent ces consommations ne sont pas l'essentiel. On en sent à distance quelques pistes : le deuil, la solitude, une indifférence presque totale envers son propre corps.
Le film ne les transforme jamais en diagnostic. Il ne psychologise pas. Il ne juge pas.
Il préfère nous faire éprouver cette vie éthérée, cotonneuse, connexe à la drogue. Evans lui-même parlait de chaque dose comme d'une « transfiguration », chaque journée devenant « une vie entière en miniature ». Le film semble construit exactement ainsi : une suite de petites morts et de petites renaissances.
Et c'est là que l'expérience devient troublante.
À force d'être dans son esprit, on devine en creux la vie qu'il aurait pu vivre.
Celle que sa musique prometteait, si légère, si lumineuse. Celle que tout le reste a empêchée.
Une désacralisation du jazzman
L'autre mérite d'Everybody Digs Bill Evans est de désacraliser une figure que le jazz a souvent figée. Le musicien maudit, génial et autodestructeur, est un cliché aussi vieux que le genre. Le cinéma l'a souvent entretenu, de Bird de Clint Eastwood à Born to Be Blue, avec Ethan Hawke en Chet Baker.
Grant Gee prend le contre-pied. Son Bill Evans n'est ni un saint ni un martyr, encore moins un héros romantique de la défonce. C'est un homme humble, poli, presque timide, qui va mal et qui joue bien. Qui ne voit pas forcément de contradiction entre les deux.
Il n'y a pas de grande scène de déchéance, pas de crise filmée pour l'Oscar. La drogue n'est pas spectaculaire. Elle est là, banale, quotidienne, comme une donnée de l'existence. C'est plus dérangeant que n'importe quelle scène choc et beaucoup plus honnête.
Une esthétique en symbiose avec la musique
Grant Gee reste un grand réalisateur de la musique. De Meeting People Is Easy sur Radiohead à Joy Division, il a toujours su traduire le son en images, avec une sensibilité rare. Ici, cela se ressent dans chaque plan.
L'esthétique est en symbiose avec la musique d'Evans. Des décors dépouillés, presque abstraits. Une lumière douce, irréelle, comme filtrée par la mémoire ou par la drogue, on ne sait plus très bien. Des cadres qui laissent de l'espace autour des personnages, comme les accords d'Evans laissent de l'espace entre les notes. Le film respire au même rythme que la musique qu'il célèbre : avec retenue, avec pudeur, avec ce goût du silence qui rend chaque note plus précieuse.
Un film à écouter
Tout n'est pas parfait. Cette construction flottante laisse parfois le spectateur à la porte, et ceux qui ne connaissent pas Bill Evans risquent de ressortir sans savoir vraiment qui il était. Le film suppose une forme d'abandon. Il faut accepter de ne pas tout comprendre.
Mais pour qui accepte ce pacte, l'expérience est rare. On ne sort pas de la salle avec une biographie en tête. On en sort avec une sensation, une couleur, quelques notes qui continuent de résonner. On a vécu un moment dans l'esprit d'un homme, avec ses éclats et ses trous noirs.
Et c'est sans doute la manière la plus juste de rendre hommage à un musicien dont l'art tenait tout entier dans ce qu'il ne jouait pas.
On ne comprend pas toujours Bill Evans.
On l'écoute et cela suffit.